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LES MARQUES DE SOUFFRANCES EN ICONOGRAPHIE

 

Cette vaste question s'origine en fait dans un détail controversé actuellement en iconographie. En effet, à plusieurs reprises j'ai été confrontée, directement ou indirectement, à cette question : est-il légitime de peindre sur une icône, des lunettes à un saint qui avait l'habitude d'en porter lorsqu'il vivait sur cette terre ? Pour beaucoup cette question paraîtrait sinon curieuse, au moins " byzantine " ! N'est-ce pas un vraiment un détail ? Or il s'avère que, comme souvent, un " point de détail " cache des implications beaucoup plus essentielles.

Pour beaucoup, il semblerait qu'il n'y a pas de choix possible : les règles de l'iconographie l'interdiraient. Or, où trouve t'on de telles règles ? En effet, la question se pose uniquement pour des saints contemporains dont nous avons des photos et des témoignages. Les saints plus anciens n'ont jamais été représentés avec des lunettes, sans doute n'en portaient-ils pas. Est-ce suffisant pour les interdire ? Bien évidement non.

Mais ce n'est pas non plus suffisant pour les admettre…. L'icône est trop importante pour se permettre de faire n'importe quoi, sans réfléchir. Et si l'on creuse un peu le problème, on se rend compte qu'il touche des points essentiels. Parce que l'icône est véritablement un témoin essentiel de la foi.

L'argument principal de ceux qui interdisent les lunettes, est que l'icône est image du Royaume, représentant des êtres transfigurés, qui ne sont donc plus sujets aux faiblesses ou souffrances d'ici-bas. Voici une citation trouvée sur un site internet, au sujet d'une icône de Mère Marie, morte à Auschwitz et canonisée il y a peu, qui résume bien cette position (http://www.pagesorthodoxes.net/saints/mere-marie/icone-4neomartyrs.htm) :

" Certaines icônes de sainte Marie laissent apparaître un peu de cheveux, une erreur iconographique ; ou pire encore, sur quelques icônes, on la voit même avec des lunettes ! Car la personne figurée sur une icône est la personne transfigurée par les énergies divines et les faiblesses corporelles n'ont plus de place dans la Jérusalem céleste : De mort, il n'y en aura plus…de malédiction, il n'y en aura plus (Ap 21, 4 ; 22, 3). "

L'argument est tout à fait juste, on ne peut imaginer un saint souffrant encore d'une quelconque infirmité. On ne peut l'imaginer ayant encore besoin de lunettes !... Vu sous cet angle, qui pourrait contester une telle affirmation ?

Ceci étant dit, ne peut-on pas malgré tout envisager la chose un peu autrement ? Je crois que non seulement on le peut, mais on le doit. Tout simplement parce que la position prônée ci-dessus n'est pas tenable, malgré les apparences, pour plusieurs raisons que je vais tâcher de développer maintenant.

Ce n'est bien sûr ni le principe, ni le sens donné à l'icône que je mets en cause, mais leur interprétation.
Parce que si l'on pousse l'argument au-delà de l'anecdote des lunettes, on va se heurter à beaucoup d'autres " détails " de la Tradition iconographique qui pourraient alors paraître bien peu " orthodoxes "…
Tout d'abord, on pourrait se demander s'il est légitime alors de représenter par exemple sur des icônes, des scènes de martyre de saints ou même la Passion de notre Seigneur ! Ou si l'on reste sur la représentation des saints, pourquoi par exemple St Séraphim de Sarov, lui qui s'est pourtant montré transfiguré à son disciple Motovilov, est si souvent figuré sur ses icônes voûté et s'appuyant sur un bâton ? Pourquoi également représente t'on une nouvelle sainte russe née aveugle, Ste Matrona, les yeux fermés sur son icône ? Ou encore plus généralement, pourquoi montrer des saints marqués par l'âge, ridés, avec cheveux blancs et le cas échéant, barbes blanches ? Ne pourrait-on pas les montrer tous jeunes, ou dans la force de l'âge ? La vieillesse et le cortège de ses infirmités auraient-ils donc encore droit de cité dans le Royaume des Cieux ? Bien évidement non ! Et pourtant tout cela est bien montré sur les icônes, sans que cela soulève la moindre indignation…

Alors pourquoi ? Y a-t-il vraiment une différence de nature avec la question qui nous préoccupe ? Je ne le crois pas. Le problème posé est le même : il y a bien des signes de faiblesse et de souffrance représentés sur les icônes. Et ce n'est pas illégitime.

C'est que la Transfiguration n'est pas une notion abstraite. La Transfiguration est celle d'une personne, unique, qui a vécu et a donc souffert. Il n'est pas question " d'effacer et de recommencer " même pour faire que tout soit enfin bien ! S'il n'y aura plus de souffrance dans le Royaume, cela ne gommera pas le fait qu'il y en a eu ! Les faiblesses et souffrances de chacun font partie de nos vies, on ne peut pas faire " comme si " ! Comme si tout d'un coup ce que l'on a vécu n'avait pas été vécu… Si en Dieu, il n'y aura plus de souffrance ni de mort, " s'Il essuiera lui-même toutes larmes de nos yeux ", comme l'affirme l'Apocalypse, c'est que précisément il y en aura eu… Et si les larmes seront effacées, et elles le seront, la cause de ces larmes le sera-t-elle aussi ? Mais peut-on, Dieu même peut-il effacer ce qui a été ? Mais si la cause reste telle que, comment le flot des larmes pourra t'il se tarir ? Dieu passera t'il l'éternité à nous essuyer les yeux ?

Cela me fait penser à une question douloureuse que me posait il y a quelques années, la mère d'un jeune homme handicapé à vie, cloué sur un fauteuil roulant à la suite d'un accident : elle demandait à qui voulait bien l'entendre, au nom de son fils je crois, si dans le Royaume il remarcherait enfin, comme un homme " normal ", debout ?
Retrouver son intégrité… Est-ce qu'un handicap fait partie de ce qu'on l'on est, pour l'éternité? Comment répondre oui… Mais peut-on dire que le handicap n'a pas influé sur ce que l'on est devenu ? Comment répondre non…
Peut-être la réponse juste pourrait être la suivante, je n'avais pas su la trouver à l'époque. Oui, il sera debout…avec son fauteuil près de lui, les deux dans la Lumière…. Comme le paralysé de l'Evangile remportant son grabat chez lui ; il ne l'a pas laissé sur place, le Seigneur lui a bien demandé de le reprendre, peut-être pour ne pas oublier… Et comme le Christ brandissant sa croix comme un trophée ou son arme victorieuse, sur beaucoup d'icônes de la Résurrection.

Ainsi toutes souffrances et faiblesses vécues nous définissent forcément quelque part. Mais elles seront aussi transfigurées ! Comme tout ce que nous sommes. Nous n'en souffrirons plus, au contraire.
Chaque faiblesse, chaque souffrance sera transformée, à travers la Croix glorieuse et la Résurrection du Christ. Si l'icône témoigne de la Transfiguration, c'est de la Transfiguration de tout et de tous.
C'est pourquoi l'icône montre aussi les signes de souffrance, en toute légitimité, mais autrement.

Et en quoi sont donc transformés ces marques de souffrances, qui de fait n'en sont plus à proprement parler ? En signes de reconnaissance.
Comment le Christ ressuscité se fait-il reconnaître ? En montrant ses plaies… Ses disciples ne finissent par le reconnaître qu'ainsi ! Et pas seulement St Thomas qui a eu le courage de l'exprimer et qui finit par confesser le Christ comme son Seigneur et son Dieu !
Cela d'ailleurs m'a toujours interrogée : pourquoi sur les icônes, le Christ est-il si peu représenté avec les stigmates de Sa Passion? S'il s'est fait définitivement reconnaître de ses apôtres grâce à eux, si St Thomas, et quelle grâce c'est aussi pour nous, a pu au moins les voir de près (il n'est pas dit dans l'Evangile qu'il a eu besoin de toucher…), à l'Ascension, n'est-ce pas Son Corps Glorieux, mais " Marqué ", qui est monté à la droite du Père ?
C'est pourquoi je me permets sur mes icônes représentant le Christ en gloire, de poser une tache sur Ses mains et Ses pieds, mais en or…. Ai-je tort ? Et pourquoi ne le ferait-on pas sur ses icônes le présentant en Enseignant ? N'est-ce pas le Christ vivant, aujourd'hui qui est figuré sur toute icône ?

Alors bien sûr, pourquoi ne pas faire aussi porter des lunettes à un saint pour mieux le reconnaître ? De même que tel saint sera représenté âgé, parce que c'est ainsi qu'il a laissé le souvenir de ce qu'il était.

Si l'icône est effectivement un témoignage du Royaume, de la Transfiguration, elle est aussi et pas moins témoignage de l'Incarnation ! C'est-à-dire au-delà et à travers celle du Christ, Dieu fait homme, elle présente des êtres réels, qui ont vécu dans ce monde et y ont aussi souffert. Elle le rappelle, de même qu'elle témoigne de leur gloire.
Le mode d'opération de l'icône est la ressemblance, inséparable du nom qui l'authentifie. Il est donc fondamental de l'on puisse reconnaître celui qui est représenté, et cela peut aussi passer par des signes de blessures…qui n'en sont plus.