Croix
de Saint-Damien
2018
150
x 110cm
(Prison
de la Brenaz, Genève)
Le modèle
de ce crucifix est la croix bien connue dite de Saint-Damien ou
de St François, peinte au XIIème siècle en
Ombrie, et sans doute, d'après son style, par un artiste
d'origine syrienne (la présence de moines syriens est attestée
à cette époque, dans la région).
St Bonaventure,
entre autres, a raconté l'évènement qui a
lancé François dans sa vocation. Nous sommes en
1206, François a 25 ans. Il se retire de plus en plus souvent
pour prier dans de petites chapelles désaffectées,
plus ou moins en ruines. Ce fameux jour, c'est dans celle de Saint-Damien
qu'il vient se prosterner au pied de la grande croix qu'elle abrite.
Et il entendra alors la voix du Christ l'envoyer " réparer
sa maison ".
Ce sont les premières
disciples féminines de St François, à la
suite de Ste Claire, " les pauvres Dames ", qui s'installèrent
finalement auprès de cette petite chapelle restaurée.
En 1257, quand celles-ci quittent San Damiano pour San Giorgio,
elles emportent avec elles le crucifix, qu'elles garderont soigneusement
pendant 700 ans.
Durant la Semaine Sainte de 1957, il est exposé au public
pour la première fois au-dessus du nouvel autel dans la
chapelle de San Giorgio, dans la basilique Sainte-Claire d'Assise.
Ce grand crucifix
qui fait près de deux mètres de haut, va donc marquer
non seulement toute la spiritualité franciscaine, mais
sa redécouverte au siècle dernier va toucher l'Eglise
entière, par la large diffusion de ses reproductions. Il
est aussi de plus en plus copié par les iconographes occidentaux.
Quand on le regarde,
on est tout de suite frappé par cette grande figure du
Christ, très droit, les bras grands ouverts. Sa tête
est ceinte de l'auréole crucifère sur laquelle j'ai
ajouté la transcription française du grec "
O ÔN " : " Je suis ", rappel de sa divinité.
J'ai aussi rajouté son nom sur les bras de la croix, conformément
à la tradition iconographique.
Ses yeux sont grands ouverts mais il ne nous regarde pas, son
regard de biais se perd avec une grande douceur vers l'inconnu.
Il est là, et nous aussi qui le contemplons, mais il n'y
a pas échange de regard. Peut-être que ce regard
serait trop douloureux à supporter pour nous. Alors, il
nous entraîne dans son regard, ailleurs que sur nous-même.
Sans condamnation, sans accusation que nous pourrions éventuellement,
nous, y projeter. Il nous attire irrésistiblement et nous
entraîne à voir ce qu'il voit, lui.
Le Crucifié
est donc vivant. Et son visage ne porte pas de signe de souffrance.
Mais son corps quant à lui est transpercé et saigne
abondamment. Ses mains, ses pieds. Et son côté est
transpercé par la lance de Longin le soldat romain, signe
de sa mort. Il est donc à la fois vivant et mort, mort
et vivant. La logique temporelle explose. Le temps n'existe plus.
Tout est simultané, inséparable et unique. La Résurrection
est l'envers de la mort. Ou l'endroit. On ne peut en tout cas
pas les séparer.
On ne nie pas la souffrance et la mort, elles sont présentes,
mais on nie absolument qu'elles sont la fin de tout. Notre salut
est offert par la mort et la Résurrection du Christ inséparablement,
et non pas seulement par ses souffrances et sa mort. Il nous relève
avec Lui, en Lui.
Le Crucifié
porte un curieux pagne. Le vêtement posé sur ses
hanches ne ressemble pas au linge avec lequel on couvrait habituellement
les parties intimes du condamné, quand il y en avait un.
Ici, on voit un périzôme de lin, bordé d'or,
qui est en fait un vêtement sacerdotal. En effet dans le
livre de l'Exode, il est demandé que pour les fils d'Aaron,
donc les prêtres, on fasse des pagnes de lin particuliers
qu'ils devront porter lors de leur office (Ex 28, 41-43).
Ce périzôme rappelle donc la dimension du sacrifice
sacerdotal du Christ, médiateur entre Dieu et nous. Le
Christ sur la croix implore le pardon de Dieu pour tous.
Visuellement, son
corps sur la croix sépare différents espaces, qui
vont être occupés par plusieurs personnages, de tailles
diverses.
Sous les bras de
la croix se tiennent les protagonistes de l'évènement
de la crucifixion, pour la plupart nommés sous leurs pieds.
Ce sont les personnages les plus grands après le Christ.
Sur l'original, ils sont nommés en latin, je les ai transcrits
en français. A gauche (à la droite du Christ), Marie,
la Mère de Dieu et St Jean. A droite (à la gauche
du Christ), Ste Marie-Madeleine, Ste Marie Jacobé (la mère
de St Jaques le mineur) et le centurion.
A gauche donc, on retrouve le récit de St Jean. Celui-ci
se tient juste sous le jaillissement d'eau et de sang dont il
rend témoignage (Jn 19, 35), et se trouve auprès
de Marie qu'il reçoit du Christ pour mère (Jn 19,
25-27). Et à droite on peut reconnaître des personnages
mentionnés dans les Evangiles synoptiques (Matthieu, Marc
et Luc), les Stes femmes présentes non loin de la croix
(Mt 27, 55 ; Mc 16, 40 et Lc 23, 49), et le centurion romain qui,
à la mort de Jésus, atteste que : " vraiment
cet homme était Fils de dieu " (Mt 27, 54 et Lc 23,
47).
Deux petits personnages se tiennent encore à leurs pieds,
vers l'extérieur : A gauche le soldat, Longin, qui perce
le côté du Christ avec une lance (Jn 19, 34), et
à droite lui faisant pendant, un autre soldat qui lui présente
une éponge imbibée de vinaigre au bout d'un roseau
(Mt 27, 48 ; Mc 15, 36 et Jn 19, 29-30).
Sur le crucifix original, on devine encore des traces de la lance,
mais toutes celles de la perche à l'éponge ont disparu.
Je l'ai reconstituée le plus discrètement possible,
mais il m'a semblé nécessaire de le faire. Le petit
personnage de droite retrouve ainsi tout son sens.
Reste une petite tête derrière celle du centurion.
Certains l'on interprété comme le serviteur guéri
du centurion de l'Evangile. Mais rien ne dit qu'il s'agit du même
centurion, et cela semble même assez improbable. Il doit
s'agir plus simplement d'un personnage assistant à la scène,
faisant " foule " en quelque sorte.
Près des jambes du Christ à droite, on peut voir
aussi un petit coq. Certains y ont vu un rappel du reniement de
St Pierre. Mais rien ne justifie cette interprétation ici.
St Pierre n'est bien évidemment pas présent, et
on ne comprend pas ce que ferait ici le rappel de ce triste épisode.
Par contre, le coq est celui qui annonce le lever du soleil, le
jour nouveau qui vient. Sa représentation sur cette croix
est donc très certainement un symbole de Résurrection.
Autre symbole de renaissance, et donc de Résurrection :
les coquilles qui ornent le pourtour de la croix.
Sur l'icône
originale, sous la croix, tout en bas, étaient peints une
série de saints en buste, maintenant très abîmés
et difficilement identifiables. Je les ai remplacés par
une image d'Adam attendant le Christ dans les enfers, symbolisés
par la couleur noire sur laquelle il se détache. L'image
s'inspire en effet de l'iconographie de la Résurrection-Descente
aux enfers, où l'on peut voir le Christ souvent nimbé
de lumière arracher Adam et Eve au néant de la mort.
Ici, Adam, le personnage le plus petit du crucifix, qui représente
en fait chacun de nous (homme ou femme), est en attente "
espérante " d'être sorti des enfers. Il crie
de tous ses bras tendus pour être libéré,
sauvé par le Christ sur le point d'arriver.
Dans la partie supérieure
de la croix, au-dessus de la tête du Sauveur, se trouve
une représentation de l'Ascension : le Christ en gloire
est accueilli par la main du Père qui bénit, au
milieu des anges qui l'adorent.
Cette image de l'Ascension couronne l'ensemble dans tous les sens
du terme, puisqu'elle est au sommet de la croix et qu'elle figure
l'aboutissement du Salut : Le Christ ramène l'humanité
rachetée au Père, comme le bon Berger ramène
la brebis perdue sur ses épaules
Dans le Christ qui
l'a intégrée, puisqu'étant Fils de Dieu,
il a réellement pris notre chair, l'humanité s'inscrit
désormais en Lui au cur de la Trinité. La
finalité de notre vie n'est rien de moins que la communion
Trinitaire, la Vie Divine
On peut aussi remarquer l'unité des couleurs entre la croix
et la gloire dans laquelle s'inscrit le Christ montant vers son
Père, bleu et rouge vifs. Comme dans l'Evangile de Jean,
la croix et la gloire ne font qu'un : lorsque le Christ y annonce
sa Passion prochaine, les mots qu'il utilise évoquent clairement
sa glorification (par exemple Jn 12,23 et suivants). Et au sein
de la gloire, nous pouvons aussi remarquer qu'il tient à
la main la croix, comme un étendard ou son arme de victoire.
Enfin, on peut voir
sur les bras de la croix, des anges qui accompagnent le Sauveur,
l'adorent ou commentent entre eux l'évènement de
façon très vivante.
Nous avons donc
un axe vertical très marqué, allant des enfers,
tout en bas, où se trouve plongé Adam, au Ciel où
la main du Père accueille le Christ en son humanité
transfigurée, en passant par la grande scène de
la Crucifixion. Le Christ crucifié est comme l'échelle
pour aller des enfers au Ciel, il est le chemin par et dans lequel
nous avons accès à la Vie Véritable.
Ce que nous montre
cette croix, est cette même Bonne Nouvelle transmise par
les textes bibliques : le Christ par son Incarnation et par sa
mort descend au plus bas possible et donc comme au plus loin imaginable
du Père, au point qu'il a pu ressentir en être séparé,
comme le dernier des pécheurs (parce que c'est bien ça
le péché : la séparation d'avec Dieu).
Il fait ainsi définitivement et complètement un
avec nous pour que nous puissions être complètement
un avec Lui, dans la gloire du Père.
En voyant cela,
le cur de François n'a pu qu'en être totalement
bouleversé. Et sa pauvreté toute radicale n'a alors
été qu'un reflet de celui qui s'est dépouillé
pour nous, afin de nous enrichir de cette vie divine. Jeu divin
du qui perd gagne.
Le fait d'avoir
rajouté la présence d'Adam aux enfers (ou en enfer,
c'est la même chose), loin de changer le sens de l'iconographie
originale de la croix de Saint-Damien, met encore plus en évidence
ce mouvement de descente et de remontée, tout particulièrement
évoqué au début de l'épître
aux Philippiens :
" Le Christ
Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement
le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'est anéanti,
prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes.
Reconnu homme à son aspect, il s'est abaissé, devenant
obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix.
C'est pourquoi Dieu l'a exalté : il l'a doté du
Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus
tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers,
et que toute langue proclame : " Jésus Christ est
Seigneur " à la gloire de Dieu le Père. "
Le Christ par sa
Passion vient donc nous chercher jusque dans l'enfer. Il nous
cherche et nous appelle depuis le moment où nous nous sommes
séparés de Lui : " Adam où es-tu ? "
(Gn, 3,9) Et il n'a de cesse jusqu'à ce qu'il nous ait
retrouvé.
Au cours des Matines du Samedi Saint, c'est dit aussi explicitement
:
" Tu es descendu
sur terre pour chercher Adam que Tu voulais sauver : mais, ô
Maître, sur la terre ne le trouvant pas, jusque dans l'Enfer,
Tu es allé le rechercher. "
Cette icône
de la croix est à l'intérieur des murs de la prison
de la Brenaz. Qu'est-ce donc qu'une prison sinon le lieu de l'enfermement,
de l'" enfer " même ?
Sa présence au cur du malheur, de ces vies saccagées,
témoigne du salut possible offert par le Seigneur au plus
misérable qui se tourne vers lui avec confiance, comme
l'avait fait en son temps le larron crucifié à ses
côtés. Parce que personne n'est jamais trop loin,
ni trop perdu pour Dieu.